Amicale

L’Amicale : Charles Braine – Promotion BAC 98 : Marin-pêcheur, profession ou passion ?

De La Rochefoucauld à Brest, Charles Braine a transformé sa passion pour la mer en métier et en combat écologique. Capitaine-pêcheur et militant pour la petite pêche, il allie travail en mer et engagement associatif, tout en restant fidèle aux souvenirs et aux amitiés de sa jeunesse.

« J’ai été à La Roche de la 6ᵉ à la Terminale (1991-1998) ; j’y ai beaucoup de souvenirs de collège : cross du 7ᵉ, volley sous le préau. Et au lycée, j’ai aussi des supers souvenirs, des profs qui m’ont marqué : Monsieur Guyot, Madame Mafteï. Ce sont des gens qu’on ne peut pas oublier. Et puis j’ajouterais Denis Fröchen : je me rappelle de grands moments de réflexion dans mes années lycée, où ça a éveillé notamment ma conscience politique, même si j’étais certainement un peu minoritaire, mais ça m’a aussi aidé à développer mon sens du débat et de la contradiction.

Je passais mes vacances chez mes grands-mères : une en Basse-Normandie, il y avait une petite rivière devant sa maison, et l’autre était dans le Finistère Sud, il y avait un petit port de pêche devant sa maison. Donc c’est un peu pour ça que j’ai toujours aimé la pêche, je crois dès mes deux ou trois ans, alors que dans ma famille ce n’était pas forcément le truc. Mais déjà au collège, j’étais au courant qu’après une prépa « Maths Sup-Bio » (BCPST), on pouvait faire l’Agro et qu’à l’école d’ingénieurs agronomes de Rennes, il y avait une spécialité pour la gestion des pêches. Donc j’ai toujours travaillé à l’école pour ce projet-là.

Après le bac, j’ai été pris à Saint-Louis en prépa ; j’ai très vite déchanté, notamment à cause d’un discours qui m’avait dérouté. Donc je suis parti m’inscrire à la fac en bio à Jussieu, Paris 6, Pierre et Marie Curie. En étant dans les meilleurs avec un DEUG (deux ans), on pouvait intégrer la 2ᵉ année d’une classe préparatoire pour entrer dans les meilleures écoles d’Agro par concours. Je n’ai pas eu Rennes tout de suite : j’étais quasiment avant-dernier admissible. Je faisais beaucoup de skate, notamment avec mon frère Xavier et Bastien Lamère, aussi anciens de La Roche. Je me suis cassé le genou entre les écrits et les oraux du concours. Donc j’ai passé les oraux, un peu dépité, avec une très mauvaise place et des béquilles, mais ça m’a porté chance puisque j’ai hyper-bien réussi les oraux pour intégrer d’abord Toulouse pendant deux ans et puis enfin Rennes. À Rennes, j’ai pu faire ce fameux master qui s’appelle sciences halieutiques, en gros l’étude de la gestion des poissons et des pêches.

Ensuite, j’ai eu du mal à trouver un job dans ma filière, alors j’ai fait pas mal de trucs : j’ai bossé pour un caviste, j’ai fait une saison de snowboard… puis j’ai enfin réussi à obtenir un contrat dans le milieu : j’ai vendu du poisson à Rungis et bossé dans un bureau d’études qui travaillait sur la pêche. Je devais mettre en place un programme national pour estimer les captures accidentelles de cétacés dans les pêcheries professionnelles.

C’est là que j’ai réalisé qu’il fallait conjuguer la pêche avec son impact environnemental. Puis je suis entré au WWF France pendant les années Grenelle de l’environnement ; je travaillais sur la pêche. J’ai sorti un guide pour que les Françaises et les Français choisissent leurs poissons de manière plus écolo, j’ai participé à une grande campagne nationale et européenne pour la sauvegarde du thon rouge, qui était déjà en surpêche, et j’ai également participé à des débats, radios, télés, etc., mais comme pour les exposés en classe, ce n’était pas mon fort. Et puis je me trouvais un peu illégitime en prenant ainsi la parole sur la pêche, n’étant pas moi-même pêcheur.

Alors, à 31 ans, j’ai passé le diplôme de capitaine 200 au lycée maritime de Paimpol, diplôme minimal pour pouvoir patronner un bateau professionnel. En 2012, j’ai eu mon premier bateau. À partir de là, je me suis beaucoup impliqué dans des associations : la plateforme Petite Pêche, Bretagne Vivante, et j’ai fait un peu de conseil pour des associations et des ONG. J’ai aidé un copain à lancer son entreprise « Poiscaille », qui vend du poisson sur Internet, en direct, de la petite pêche, un peu comme les systèmes des AMAP. Il avait commencé en vendant mes coquilles Saint-Jacques aux amis parisiens cinq ans plus tôt.

Enfin, en 2018, j’ai monté une association qui est toujours celle pour laquelle je travaille : Pleine Mer. C’est une association qui conjugue la technicité de la pêche professionnelle et l’écologie. Sur le site de Pleine Mer, on peut, où qu’on soit sur le littoral français, acheter son poisson en direct. On s’est fait connaître notamment parce qu’on a mené de grandes campagnes contre la pêche industrielle. Nous avons manifesté à Concarneau en 2020 contre le baptême d’un des plus gros chalutiers français, qui, selon moi, met en danger la petite pêche. On travaillait sur des sujets un peu orphelins dans ce joli secteur de la pêche, comme la place des femmes et des migrants.

J’ai présidé l’association pendant sept ans et j’en suis salarié depuis un an, à mi-temps. Il y a un an et demi, j’ai repris la pêche parce que ça me manquait trop. Mes enfants étant un peu plus grands, c’était jouable. Depuis l’été 2024, je repêche sur un tout petit bateau principalement à Brest et devant la presqu’île de Crozon, uniquement à l’hameçon ; je pêche du maquereau, du bar et de la dorade royale.

Cela me permet une double activité : être seul en mer et pouvoir, une partie du temps, vivre de ce métier que j’adore, mais aussi faire de l’associatif, du militantisme, qui est une autre partie de moi car j’ai aussi besoin de voir du monde.

Je me suis même laissé aller à la politique : j’ai essayé de me présenter plusieurs fois, notamment sur la liste des Écolos aux européennes il y a un an et demi en 16ᵉ place ; c’était pas mal, mais comme ils n’ont pas fait un assez gros score, je n’ai pas été élu député européen. Mais peut-être qu’un jour j’y retournerai, parce que c’est un domaine, comme l’agriculture, qui est très encadré par les normes européennes. Donc c’est vraiment là-haut que ça se joue : à Strasbourg, à Bruxelles, à la commission, au parlement européen. C’est un sujet qui me tient beaucoup à cœur : je participe d’ailleurs à pas mal de mouvements européens de défense de la petite pêche.

Mon quotidien au bord de la mer, en rade de Brest, paraît un peu loin par rapport à La Rochefoucauld et la rue Malar, mais pour moi c’est tout à fait logique. J’aime toujours retourner à Paris, ma mère y est toujours. J’y passe souvent pour la famille, mais aussi pour mes engagements associatifs et politiques. Clairement, j’ai trouvé mon équilibre maintenant au bord de l’eau, c’est mon privilège ; je ne peux pas dire que je sois fortuné au niveau finances, par contre j’ai un cadre de vie incroyable, j’ai plusieurs métiers, ils me plaisent tous et m’apportent des choses différentes ; j’ai la chance d’avoir deux beaux enfants, un super métier, une maison au bord de l’eau et d’avoir été bien formé par ma maman, mais aussi par les profs de La Roche qui doivent être en partie responsables de ma réussite. Je garde ça, aujourd’hui, à 45 ans : avoir eu beaucoup de chance au cours de ma vie pour pouvoir en être là, et je suis ravi de partager cela avec les Anciens et avec les actuels écoliers, collégiens, lycéens de La Roche.

Des personnes avec lesquelles je reste en contact : Amaury Louvet, qui était mon super copain du collège ; on se voit encore, peu, mais on s’écrit de temps en temps ; Claire Portal, qui a été ma témoin de mariage il y a 15 ans ; Sébastien Lepeu, avec qui j’étais super pote au lycée et qui lui aussi a fait une reconversion, aujourd’hui maroquinier, il fait des trucs incroyables.

Quand je suis revenu pour les 20 ans ou 25 ans du bac à La Roche sur le roof-top, j’étais assez ému de revoir tout le monde. C’était une chouette expérience. Même si maintenant je suis loin de ce monde, j’y ai beaucoup de bons souvenirs et, malgré certainement des divergences philosophiques ou politiques, je garde beaucoup, beaucoup de bons souvenirs.

Charles Braine – Propos recueillis par Marielle Say