Ancienne élève de La Rochefoucauld, Livia Pozzo di Borgo a suivi un chemin singulier. Entre doutes, lectures marquantes et voyage fondateur, elle a choisi de s’orienter vers la chiropraxie, un métier manuel et humain qui correspond pleinement à son intuition et à son désir d’aider. Un parcours inspirant pour nos élèves, qui montre que les voies les plus personnelles sont souvent les plus justes.
J’ai étudié à La Rochefoucauld de la Sixième à la Terminale. Ces années n’ont pas été les plus faciles de ma vie. Ce sont des années pendant lesquelles grandit de plus en plus fort la question « qui suis-je ? qu’est-ce que je veux vraiment ? qu’est-ce qui me rend heureuse ? » Des questions existentielles un peu intimidantes.
Mais La Rochefoucauld, ce sont aussi des lieux et des moments qui ont profondément compté. Je pense notamment à l’aumônerie et à ces rendez-vous devenus presque rituels : “Tartine et Salut”. Des temps simples, chaleureux, où l’on parlait de choses essentielles, où l’on apprenait à écouter, à réfléchir, à s’ouvrir aux autres. Sans que je m’en rende compte sur le moment, cela a contribué à ouvrir mon intelligence autant que mon cœur.
Je garde aussi un souvenir très fort des pièces de théâtre montées par notre professeur de français et jouées dans le théâtre de l’école. Avec le recul, je mesure combien ces expériences ont nourri ma sensibilité.
Et puis il y a cette image, gravée à jamais : lors de la dernière fête de fin d’année après le bac, voir notre directeur danser le rock en plein milieu de la cour de récréation. Un moment joyeux, inattendu, presque irréel, qui résume assez bien l’esprit de ces années-là.
De La Rochefoucauld, j’ai aussi gardé de très chers amis : Chine de Malherbe, Constance Lecouturier, Camille Defline, Paul Faÿ… Nous avons pris des directions professionnelles extrêmement différentes — le luxe, le droit, les start-up, et tant d’autres voies — et c’est précisément ce qui rend nos échanges si riches aujourd’hui. J’ai énormément de plaisir à discuter avec eux, à confronter nos parcours, nos visions, nos choix de vie. Ces liens font partie de ce que j’ai de plus précieux.
Au cours du processus APB, comme beaucoup de lycéens, je n’avais aucune idée précise de ce que je voulais faire. Je regardais vaguement du côté des écoles de commerce — un mélange de mimétisme et de “bon sens” rassurant. Ma sœur en avait fait une, ça me semblait familier.
En plus de l’anglais et de l’espagnol, mes parents m’ont poussée pour que j’apprenne le chinois, que j’ai étudié pendant 7 ans. Cette envie d’apprendre le chinois avait en réalité germé bien plus tôt, dès le primaire : une maman d’élève, chinoise, avait commencé à donner des cours, et cette langue m’avait immédiatement fascinée. Par la suite, mes parents m’ont toujours encouragée à continuer, que ce soit à travers des instituts ou grâce à des étudiantes chinoises qui m’ont donné des cours particuliers. J’ai même préparé le baccalauréat de chinois en candidate libre, ce qui m’a valu une excellente note et une mention au bac. Une aventure exigeante, mais très formatrice.
Lors des rendez-vous d’orientation, rien n’émergeait… Je m’imaginais vendre du vin en Chine. Pourquoi ? Aucune idée. C’était une projection qui ne me ressemblait pas.
Puis, à mes 17 ans, ma sœur, qui est peintre, m’a offert « Les Mains du miracle » de Kessel. Ce livre a changé quelque chose en moi.
Il raconte l’histoire vraie d’un homme doté d’un talent thérapeutique incroyable, qui se retrouve à soigner un haut dignitaire nazi. Il se confronte à un discernement difficile : quelle valeur donner à ses soins ? Il fait un choix radical : il demande, comme « monnaie d’échange », la libération d’hommes et de femmes voués à la mort.
Mettant sa vie et celle de sa famille en danger, cet homme parviendra à sauver des milliers de personnes par un courage sans limite.
Je n’avais, bien sûr, pas la prétention de faire quoi que ce soit d’aussi exceptionnel, mais ce récit a ouvert quelque chose en moi : l’idée qu’un métier manuel, profondément humain, pouvait changer la vie de personnes.
Au même moment, La Rochefoucauld proposait le voyage “Cap Jérusalem”. J’y suis allée presque par hasard, sans me douter que ce serait déterminant. J’ai rencontré là-bas des jeunes vivant des réalités radicalement différentes des nôtres. J’ai été accueillie dans une famille arménienne vivant en Palestine.
Ce voyage m’a fait grandir. Il a ouvert mon cœur autant que mon intelligence. Il m’a, je crois, donné le courage d’envisager un chemin moins conventionnel. Il a donné de la force à mon intuition.J’ai alors commencé une sorte d’enquête personnelle : j’ai rencontré différents thérapeutes, exploré plusieurs voies… Et puis un après-midi, je suis allée voir le père d’un ami, chiropracteur.
En quelques heures, tout s’est aligné : la dimension manuelle, la compréhension du corps, le lien humain, l’évidence du geste… C’était clair. C’était ça.
Et, fidèle à mon côté assez entêté, sans vraiment comprendre en quoi consistait ce métier, en suivant mon intuition, j’ai décidé dans la foulée de m’inscrire dans la seule école française de chiropraxie.
La chiropraxie est une thérapie manuelle d’origine américaine spécialisée dans la prise en charge des troubles neuro-musculo-squelettiques, avec une expertise particulière sur la colonne vertébrale. Par des manipulations précises, on redonne mobilité, équilibre et confort au corps. C’est un métier qui demande une grande intelligence humaine, de l’intuition, et un grand sens manuel. C’est un métier qui convient aux profils intuitifs, sensibles, doux et persévérants, avec un sens de l’écoute développé.
Je n’avais pas vraiment un profil intellectuel classique, ce qui me faisait souffrir dans mes études. Trouver un métier dans lequel mes qualités humaines et sensorielles étaient non seulement utiles mais essentielles a été une libération. Pour la première fois, je me suis sentie pleinement valorisée.
Aujourd’hui, ce que j’aime par-dessus tout, c’est que mes journées ne se ressemblent jamais. Le travail en libéral me permet d’organiser ma semaine comme je le souhaite, et je rencontre chaque jour des personnes différentes, avec leurs histoires, leurs douleurs, leurs besoins. Le matériel est simple — une table et mes mains — mais la relation humaine, elle, est immense. Mon rôle est d’analyser l’architecture du corps, de ressentir ses manques de mobilité, et de redonner de la liberté au mouvement. On soigne le mal de dos, les lumbagos, hernies discales, torticolis… tous des maux liés à une mauvaise mécanique du corps.
Bien sûr, la chiropraxie reste une profession encore peu connue en France, et parfois peu reconnue. Cela peut être une difficulté. Mais pour le reste, c’est un métier qui me comble : quand on a un grand sens humain, on reçoit énormément de joie dans une voie comme celle-là. La plupart du temps, les patients repartent soulagés, parfois transformés. C’est un métier concret, simple et profondément utile.
Livia Pozzo di Borgo





